Histoire des radios libres (3)

Publié le par Thierry Lefebvre

RD - Jean Autun, président de TDF, parle d’un avion qui se serait scratché à cause de l’occupation des fréquences de la tour de contrôle par les radios libres. Il bluffe, non ? TL - À la suite de Radio Verte, Jean Autun est envoyé en première ligne devant les médias pour expliquer pourquoi les radios libres sont nuisibles. Parmi ses arguments, il cite le brouillage des services publics (ambulances, police, etc.) et surtout des aéroports. Dans mes recherches, j’ai trouvé quelques émetteurs qui pouvaient éventuellement être à l’origine de petits dysfonctionnements. Mais de là à dire qu’un émetteur de 20 watts pouvait causer une catastrophe… RD - Imaginez le bruit médiatique si cette hypothèse avait été avérée ! TL - Du bluff, bien sûr. RD - Après la loi Lecat, les radios libres mettent la pédale douce. Puis on observe un retour en force avec la génération des Farbiaz, Di Sciullo, des politiques qui commencent à s’intéresser à ce média, des financiers qui voient une source de profits se profiler : Thierry Mendès-France, Schlumberger, etc. Une nouvelle partie se joue ? TL - Après le déclin post-1978, le mouvement est relancé de deux côtés par des décisions politiques. Par la CGT, d’un côté, avec les radios liées aux conflits de la sidérurgie : Radio Lorraine Cœur d’Acier obtient un retentissement phénoménal puisqu’elle émet jusqu’à Nancy. La CGT décide donc de multiplier ces radios de lutte, ce qui pose de gros problèmes aux pouvoirs publics parce que la puissance de leurs émetteurs exigent des brouillages de plus en plus importants. En outre, ces radios se dispersent, circulent un peu partout… RD - Marcel Trillat devient l’emblème de ces radios de lutte… TL - Marcel Trillat et Jacques Dupont co-animent Radio Lorraine Cœur d’Acier, qui devient vite une référence. Il s’agit de deux professionnels, rompus aux médias traditionnels. Trillat a fait partie de la charrette de Mai 68 (quand l’ORTF a sanctionné tous les sympathisants de la rébellion). Toujours lié au PC, il travaille à la pige et va s’investir de tout son cœur dans les radios libres. Ces gens-là vont professionnaliser le ton de ces radios, jusqu’alors bricolées dans l’amateurisme… Ils veulent des résultats concrets. Professionnaliser, rationaliser, certes, mais en gardant l’interactivité, qui joue un rôle fondamental dans Radio Lorraine Cœur d’Acier. RD - La CGT a monté Lorraine Cœur d’Acier, mais la CFDT l’avait devancée ? TL - L’attitude de la CFDT est un peu ambiguë… La première radio de Longwy, Radio SOS Emploi, est l’œuvre de la CFDT (avec une équipe très intéressante, d’ailleurs). Elle sera rapidement submergée par la puissance de l’émetteur de la CGT, donc quand celle-ci décide de multiplier les émetteurs, la CFDT s’y oppose, considérant que la CGT abuse et profite de la situation pour mener sa campagne pour les élections prud’hommales, de faire sa promotion, par le biais des radios libres. RD - Marcel Trillat, évincé de l’ORTF après Mai 68, a son équivalent au PS : Maurice Séveno. TL - Maurice Seveno, militant actif du PS, est le présentateur du seul journal télévisé, à l’époque, donc une figure emblématique de la télévision. Après Mai 68, il fait évidemment partie de cette fameuse charrette. Il devient alors conseiller du PS pour l’audiovisuel et le cinéma. C’est le premier, à ma connaissance, à utiliser le terme « radio libre » en France. Dès 1975, en effet, certains membres du Parti socialiste émettent l’hypothèse de créer une radio militante sur la FM. Dans une interview, Maurice Seveno dit : « J’aimerais que cette radio s’appelle “Radio Libre”. » Ce projet n’aboutira pas mais on retrouve Seveno en 1981, sur Canal 75, s’investissant à fond dans cette lutte – les obstacles étaient nombreux, y compris au sein du PS. Cette radio tentera de fonctionner en mars 1981, deux mois avant l’élection présidentielle, mais n’émettra que le 10 mai 1981, en direct du siège du PS. RD - La moitié du futur gouvernement Mauroy est passée sur Canal 75 ce jour-là…. TL - C’est vrai. L’autre événement important au niveau du PS, c’est Radio Riposte. Il s’agit avant tout d’un coup médiatique, monté par les lieutenants de Mitterrand. Laurent Fabius et Paul Quilès, véritables ordonnateurs de cette affaire, reçoivent l’aide de quelques chevénementistes du Ceres, l’aile gauche du Parti socialiste. Une alliance, à ce moment précis, permet à Radio Riposte de voir le jour, avec deux émetteurs, qui plus est : l’un fourni par la FNRL (Fédération nationale des radios libres) et l’autre par l’ALO. RD - Ces deux fédérations essaient de se placer ? TL - Bien sûr. Elles misent sur la candidature socialiste et essaient également de pénétrer cette structure politique un peu difficile d’accès par le biais des arrondissements, des militants, de la base, etc. Tel est l’enjeu. Radio Riposte émettra mais sera rapidement brouillée, lors d’une intervention (totalement absurde) de la police dans l’annexe du PS. Une perquisition a lieu, Fabius est bousculé, un journaliste d’Antenne 2 est blessé, mais personne ne débusque les émetteurs (ce qui démontre un manque de persévérance certain). Et là encore, l’affaire fait les gros titres. Il faut rappeler les faits : les Français ont entendu parler des radios libres, bien sûr, mais la plupart n’y ont pas accès : l’équipement en FM reste modeste et ces radios émettent de façon sporadique, entre deux brouillages, il faut se tenir informé pour en choper une de temps à autre. Donc les radios libres doivent absolument susciter l’intérêt des journalistes pour que le public connaisse leur existence, tout simplement. C’est donc de l’agit’ prop, très clairement dans la lignée de Mai 68. RD - Avec le recul, on se dit que le PS s’est laissé piéger avec Radio Riposte. Lefébure a fourni un émetteur au nom de l’ALO, Farbiaz, un deuxième au nom de la FNRL… Ça ressemble à un cadeau empoisonné, non ? TL - Oui. Quand on relit le programme de François Mitterrand pour la présidentielle, l’une des propositions pose la question de la radio, mais il ne s’agit que d’aménager le monopole pour le service public. Mais les Radio Riposte (une bonne dizaine de « petites sœurs » émettront jusqu’en 1981, en se heurtant à des brouillages, des tentatives de saisie…) vont susciter un débat au sein du PS, entre la jeune génération et l’ancienne. Globalement (rien n’est jamais aussi simple), une nouvelle génération s’oppose aux anciens : Mauroy, ou même Fillioud, qui s’opposent à l’émission de Radio Riposte … RD - Georges Fillioud s’oppose à Radio Riposte ? TL - Oui. Tout comme Attali, qui déconseille fortement à François Mitterrand d’intervenir sur ses ondes. Bref, des débats s’engagent…Fillioud changera d’avis dès son arrivée au pouvoir (et quand son fils Patrick aura lancé sa propre radio !). C’est un homme ouvert, à l’écoute, qui finira par défendre les radios libres. Mais dans un premier temps, il s’inscrit dans l’orthodoxie du PS : il suffit d’adapter le monopole pour qu’il devienne un véritable service public et non un organe de propagande. RD - L’autre façon de toucher les Français, c’est la pub. TL - Effectivement. Canal 75 achète une page de pub dans "Le Monde", payée par Seveno et ses camarades grâce au financement d’un publicitaire, Thierry Mendès-France. Cette annonce pose la question de la libération des ondes : pourquoi ne pas émettre ? Canal 75 vivote quelque temps, puis fait un flop, mais la page de publicité a suscité des débats dans la presse. RD - Et n’oublions pas que l’expérience italienne a tenté bien du monde de ce côté-ci des Alpes. Dans la péninsule, les radios privées étaient légales, donc on a vu émerger des radios commerciales aux capitaux plus ou moins douteux, Radio K, Azur 101, Mont Blanc et quelques autres… TL - Effectivement, un certain nombre de radios se sont implantées en Italie, à proximité de la frontière française, profitant de ce qu’on appelait « l’anarchie à l’italienne » pour émettre vers la France. Mais il s’agit d’un mouvement très différent des radios libres, plus proche des périphériques (Europe 1 a commencé par s’installer dans la Sarre en 1955). Effectivement, les capitaux restent assez opaques. Personnellement, j’ai eu du mal à démêler tout ça ! Radio K, dans un premier temps, est financée par le PS (ou par des structures proches) qui a l’intention d’en faire une radio périphérique de gauche. Et très rapidement, à l’approche des élections, les protagonistes (Jacques Dupont et quelques autres) seront lâchés par le PS, qui ne les défendra jamais et qui ira même jusqu’à les brimer plus encore… Quant aux autres, après 1981, certaines de ces stations aux capitaux américains, liées à des éditeurs de disques, par exemple, tenteront de faire du business pur et dur avec la radio. RD - Que sont devenus ces personnages emblématiques ? TL - Antoine Lefébure est entré chez Havas, il a joué un rôle dans la création de Canal +. Il sera plus ou moins à l’origine de la création de Radio Nova et nous le retrouvons également dans une tentative de relance, en 1983, de Radio Verte. Projet qui va péricliter puisqu’on l’avait mariée avec NRJ ! Patrick Farbiaz jouera un rôle important dans le développement de la FM après 1981 et optera pour une carrière politique – il est maintenant chez les Verts. Jean Ducarroir se dirigera vers l’informatique, ses connaissances de base, et connaîtra une fin tragique, puisqu’il s’est suicidé (en 2004, je crois) dans la pauvreté et la misère… Les destinées sont contrastées, certains se sont parfaitement insérés dans cette société en évolution, d’autres ont eu davantage de problèmes… [À suivre...] La vraie histoire des radios libres dans : Thierry Lefebvre, LA BATAILLE DES RADIOS LIBRES (1977-1981), Paris, Nouveau Monde/INA, 2008, 421 pages, ill., 26 €. [En librairie à partir du 2 mai 2008.]

Publié dans radios-libres

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Alain LEGER 11/01/2007 17:19

Tout d'abord bravo d'avoir lancé ce blog.
J'ai aussi connu Jean en 1978 et c'était vraiment un chic type très souriant et sympa.
je le revois encore animer des radios dans des usines en lutte à Montreuil (93), radio Duffour en lutte et Radio Darboy en lutte.

Thierry Lefebvre 11/01/2007 18:02

Décidément, c'était un personnage suractif. Merci Alain ! Si vous avez d'autres pistes...

Anne BERNON 29/08/2006 11:57

Bonjour,J'ai croisé Jean Ducarroir dans les années 1974-1979 et je l'ai peu à peu perdu de vue, ensuite. Je me suis souvent demandée ce qu'il était devenu et c'est avec émotion que je viens d'apprendre sa fin tragique par votre blog. Merci pour toutes les informations que pourrez donner sur lui.PS Qui a fait paraitre cet avis de décès dans le Monde s'il est mort "dans la misère" ?Anne

Thierry Lefebvre 29/08/2006 14:14

Bonjour.
Pour votre information, l'annonce est parue dans "Le Monde", un samedi-dimanche vers la fin août 2003. Je n'ai pas pour l'instant la date exacte, je vais aller en bibliothèque pour vérifier. C'est tout ce que je sais. La "misère" que j'évoque est une formule réductrice (il s'agissait d'une interview) pour dire que ses talents n'ont pas été reconnus à leur juste valeur. Il aurait échoué dans la tentative de monter une société informatique et aurait fini sa vie dans le dénuement. Comme je vous l'ai dit, je n'en sais pas plus. Je vais m'efforcer de préciser tout cela très prochainement sur ce blog.
TL

Wiszniewska 17/08/2006 01:06

Jean Ducarroir est-il vrairement  mort dans la misère ? Qu\\\'est-ce que cela veut dire "mourir dans la misère"?  Moins de Balzac svp.
Je suis Polonaise, maintenent de Varsovie mais j\\\'ai vécu avec Jean pendant 10 ans. Je vous serais reconnaissante de me passer vos sources d\\\'infos parce que je viens d\\\'apprendre qu\\\'il s\\\'est suicidé le con et ça me fait mal et j\\\'aimerais savoir pourquoi.
Irena Wiszniewska
tel 48 22 845 28 80
merci

Thierry Lefebvre 17/08/2006 11:45

L'information est tirée d'un avis de décès paru dans "Le Monde", je crois en 2003. Je vais essayer de vous trouver plus de précisions et je préciserai bientôt l'importance de Jean Ducarroir dans ce blog.
Je suis désolé.
TL